Entretien publié dans le numéro hors série de l’Humanité dimanche de janvier 2009 à l’occasion du 50ème anniversaire de la révolution cubaine avec Janette Nabel et Eduardo Manet.

Comment qualifieriez-vous le régime cubain, tel qu'il est aujourd'hui, avec Raul Castro à la tête du Conseil d’état ?

EDUARDO MANET. Actuellement, l'Amérique latine est gouvernement par des hommes et des femmes élus démocratiquement. A Cuba, le « président » Raul Castro a été désigné par son propre frère. Pour moi, il s'agit donc d'une « dictature de gauche » qui n'a rien ä voir, bien entendu, avec les sinistres dictatures qui existaient au siècle dernier en Amérique latine. Reste qu’a Cuba il y a un véritable problème par rapport aux droits de l'homme : des centaines de prisonniers politiques – ä commencer par ceux qui ont été condamnés en avril 2003 – sont toujours derrière les barreaux. Cinq ans après la « rafle des opposants d’avril », une libération de ces prisonniers de conscience s'impose. Quelques-uns de ces opposants ont dtd condamnes ä vingt et vingt-cinq ans de prison pour avoir eu un ordinateur chez eux. Et aujourd'hui les ordinateurs sont en vente « libre ». Un exemple de surréalisme révolutionnaire... Ce qui m'étonne toujours, c'est de constater que la gauche française qui réclame, comme il se doit, que soient respectes les principes de la démocratie en France, fait mine de regarder ailleurs ou détourne carrément son regard des qu'il s'agit du régime Castriste.

Les réformes économiques engagées par Raul Castro sont-elles libérales ? S'agit-il de progrès ou de reculs, du point de vue du peuple cubain ?

EDUARDO MANET. Raul Castro, contrairement à ce qu'en pense une partie de la presse française, a montré, depuis l'époque de la Sierra Maestro, qu'il avait un sens aigu de la discipline et de l'organisation. C'est Raul qui a lancé l'idée d'ouvrir l'île au tourisme de masse pendant la terrible « période spéciale ». Pragmatique et réaliste, il a rappelé que « Cuba avait besoin de haricots et non pas d'armes ». Nourrir le peuple semble être sa préoccupation principale. Mais les mesures qu'il a mises en oeuvre ne permettent pas, pour l'instant, de parler de ce qu'on pourrait appeler « une ouverture vers une économie libérale ». Il ne faut pas oublier que Raul reste toujours fidèle à Fidel. Et que le Lider Maximo abhorre ce qui peut faire penser, de près ou de loin, à un libéralisme économique ou politique. C'est pour cela qu'on assiste aujourd'hui à une sorte de paso-doble quand on évoque les mesures adoptées par Raul Castro. Un pas en avant. Si ce pas « va trop loin », Fidel sonne le rappel à économie «centralisée». Et Raul fait marche arrière. Il ne faut pas oublier qu'une grande par de la population cubaine reçoit des dollars, des euros de la communauté cubaine en exil. A Cuba, celui qui dispose de monnaie forte peut acheter tout ce dont il a besoin. Le marché noir créé beaucoup d'amertume au sein de la population. Et pour lutter contre les méfaits du marché noir, il n'y a qu'une seule solution, remplir de marchandises les rayons vides des bodegas (boutiques) mais je pense que Raul Castro observe de près des quartiers populaires. La grogne, l'évolution économique de la Chine et du Vietnam le vol et le trafic tous azimuts sont une menace permanente pour la stabilité du pays. Raul Castro le sait pertinemment et il essaie d’y remédier.
C'est une priorité dans son cahier des charges.

L'évolution de Cuba est parfois comparée à celle de la Chine ou du Vietnam, optant pour des « socialismes de marché ». Est-ce pertinent ?

EDUARDO MANET. N'oublions pas que si la révolution cubaine peut fêter son 50e anniversaire, c'est grâce au soutien que lui avaient prêté l'Union soviétique et les pays de l'Est. À la chute du mur de Berlin et pendant la période spéciale, le régime a pu se mainte nir grâce au tourisme de masse et à l'argent des exilés. Mais l'aide étrangère lui est encore précieuse. C'est pour cela et, à mon humble avis, grâce à l'obstination de Raul Castro, que Cuba tente de renouer des liens d'amitié avec la Chine et la Russie. Et surtout le Vietnam. On oublie que la présence cubaine au Vietnam pendant la guerre de libération a été très importante et que si les liens avec la Chine de Mao avaient été rompus, l'amitié cubano-vietnamienne a perduré. Cela dit, les différences entre l'île de la Caraïbe et ces pays d'Asie qu'on peut encore qualifier de «communistes» (la Corée du Nord comprise) sont énormes. Je peux me tromper, mais je pense que Raoul Castro observe de près l’évolution économique de la Chine et du Vietnam pour étudier ce qu’il pourrait en tirer de profitable pour Cuba, sans perdre de vue le concept « fidéliste » d’économie centralisé.

Depuis près de cinquante ans, Cuba subit l'embargo américain. Comment imaginer une voie originale pour l'économie cubaine, alors que celle-ci est asphyxiée de l'extérieur ?

EDUARDO MANET.
Je suis contre n'importe quel embargo imposé par une puissance majeure -- en l'occurrence les États-Unis - contre quelque pays que ce soit. Car c'est toujours le peuple qui paye. Cela dit, l'embargo « punit » les Cubains mais aussi les hommes d'affaires américains. Jimmy Carter a rappelé dans son discours de La Havane prononcé en présence de Fidel Castro que Cuba maintenait des relations économiques avec le reste de la planète. L'embargo, soutenu par la partie la plus réactionnaire de l'exil cubain, est non seulement une insulte à la mémoire des patriotes qui ont donné leur vie pendant les deux guerres d'indépendance, mais c'est aussi la manifestation d'un intégrisme politique idiot. Cet embargo a servi à Fidel Castro à se « faire pardonner » ses erreurs, comme par exemple le désastre de la «zafra», la récolte des 10 millions de tonnes de sucre en 1970. Heureusement, la communauté des exilés cubains de Miami, la plus forte numériquement, est en train de changer et on voit se former une nouvelle génération qui s'oppose à l'embargo. Il y a aussi un lobby très fort d'hommes d'affaires du Texas (en particulier) qui font une campagne active pour la levée de l'embargo car il nuit à leurs intérêts commerciaux. Et les touristes français qui vont à Cuba savent parfaitement que le nombre de touristes américains augmente d’année en année.

L'élection de Barack Obama à la tête des États-Unis peut-elle, aussi, contribuer à desserrer l'étau ?

EDUARDO MANET. Obama semble soucieux de tenir sa parole et de faire tout son possible pour fermer le scandaleux camp mis en place par l'équipe de Bush à Guantanamo. Et, plutôt que d'employer la technique de la menace qui pourrait mener aux pires catastrophes, il a laissé entrevoir son intention de dialoguer avec les dirigeants des pays hostiles aux États-Unis. De son côté, au cours de son premier discours officiel, et bien avant les élections présidentielles américaines, Raul Castro a dit qu'il était prêt à revoir les relations entre Cuba et son voisin du Nord.

Les liens économiques avec le Venezuela, mais aussi avec la Chine, offrent-ils de réelles perspectives à long terme pour Cuba ?

EDUARDO MANET. Les accords économiques et sociaux sont certes importants, mais ne négligeons pas d'autres aspects. Les mauvaises langues disent que Cubains et Vénézuéliens se ressemblent tellement qu'on a envoyé non seulement des médecins, des instituteurs, mais aussi beaucoup de policiers, de « conseillers » militaires ou des services secrets. Ce n'est pas faux. Et de tels « partenariats » ne peuvent que contribuer à exacerber les tensions entre Cuba, le Venezuela d'un côté, et les États-Unis de l'autre.

Un socialisme participatif est-il possible aujourd'hui à Cuba ?

EDUARDO MANET. Il est question d'un Congrès du Parti communiste cubain vers la fin de 2009. Tout le monde est d'accord pour dire que le niveau culturel des Cubains est un des plus élevés de l'Amérique latine. Cuba envoie médecins, instituteurs (et policiers) au Venezuela pour « payer » le pétrole envoyé par Hugo Chavez. Le peuple cubain est aujourd'hui mûr pour affronter des changements qui pourraient déboucher sur une évolution démocratique et transformer progressivement le pays. Mais tant que Fidel Castro est vivant, la «participation» restera ce qu'elle est: une organisation pyramidale de la société où la base n'a plus qu'à exécuter les ordres venus d'en haut. Après tout, cette situation n'a pas changé depuis un demi-siècle. On peut observer aussi (et de façon très significative) une lutte de générations dont on parle peu mais qui est de plus en plus réelle. Après les fêtes en honneur du cinquantenaire de la révolution, ce conflit, à mon avis, va apparaître de façon de plus en plus évidente à l'intérieur du pays. C'est en tout cas aux Cubains que reviennent le droit et le devoir de régler la situation politique de leur pays. Le peuple cubain mérite bien une période spéciale de bonheur.